mardi 5 juin 2018

Du sable et des nuages

Je découvre une inflexion
et un timbre nasillard propre
à notre époque —
(Une époque qui s'effrite comme le sable et se soude comme le zinc ;
époque de nuages nommés troupeaux et des cartes métalliques
nommés cerveaux.
Époque de soumission et de mirage,
époque de marionnettes
et d'épouvantail,
époque de l'instant dévorant, époque de descente sans fond).
Mais je n'ai pas d'artère
pour cette époque —
je suis éparpillé
et rien ne me rassemble.

Adonis. Poète syrien né en 1930
Extrait de Psaume in Poésie syrienne contemporaine

vendredi 1 juin 2018

Pleine lune


Je rêve parfois d'un feu sacré,
d'un appel que la peur
n'aurait pas transformé
en bouche cousue, en silence
aussi lourd qu'une massue.

Je rêve — mais est-il bon
de rêver sans prêter attention
aux sursauts du monde ?
aux brûlures du cœur
des hommes humiliés ?

Richard Rognet
Extrait des Frôlements infinis du monde 

samedi 31 mars 2018

Vent





l'air émet quelques sifflements
que l'on attribue aux oiseaux
l'air s'en fiche il est serpent
il glisse entre les roseaux

il fend le saule il est le vent
il soupire dans la lucarne
et chevauche la cheminée
on ne le voit jamais avant


Jean-Claude Pirotte (1939-2014)
Cette âme perdue, in Ajoie
éd. Poésie/Gallimard

samedi 24 mars 2018

Fin du voyage…


Sur la mort d'une rose



Cette rose qui meurt dans un vase d'argile

Attriste mon regard,

Elle paraît souffrir et son fardeau fragile

Sera bientôt épars.



Les pétales tombés dessinent sur la table

Une couronne d'or,

Et pourtant un parfum subtil et palpable

Vient me troubler encor.



J'admire avec ferveur tous les êtres qui donnent

Ce qu'ils ont de plus beau

Et qui, devant la Mort s'inclinent et pardonnent

Aux auteurs de leurs maux.


Et c'est pourquoi penché sur cette rose molle

Qui se fane pour moi,

J'embrasse doucement l'odorante corolle

Une dernière fois.


Raymond Radiguet (1903-1923)

lundi 19 mars 2018

Printemps des poètes : l'ardeur


Oranges amères

J'écris des poèmes nains.
Mes poèmes mélangent
sous le manteau de l'ange
le miel et le venin.
J'écris des poèmes faits main.
Mes poèmes étranges
troublent parfois dérangent
l'ordre hier avec demain.
J'écris des poèmes
en forme d'orange
et votre bouche qui les mange
c'est encore moi qui la peins.

Karel Logis
Ce qui est écrit change à chaque instant


mardi 6 février 2018

Le jaune flamboie




Le jaune ici flamboie
Il vient de notre sang
Aiguiser le désir,
Ouvrir grand les fenêtres,
Arracher le décor de caverne.

Il brûle sur la nappe
En flammes prêtes à la braise
Il aspire la table
Et veut bien
Que l'on rie.

Guillevic
in Ouvrir ; poèmes et proses

samedi 8 juillet 2017

Yeu (3)



Cette fraîcheur dans la simplicité du ciel,
Et cette plaintes dans le cri des oies sauvages.

Cette rapidité dans le déclin du jour,

Et ce sifflement du vent perçant mon habit.

Cet accroissement de l'obscurité nocturne,

Et cette étendue dans l'éclat de la rosée.

Moi, je quitte aussi ces lieux pour m'en retourner.

Vide et silence dans ma cahute fermée…


Ryôkan (1758-1831), moine et poète japonais
Extrait de Poèmes de l'ermitage

lundi 26 juin 2017

Yeu (2)

J'aime les algues vertes et brunes qui flottent librement sur l'eau comme dans un Pollock, ou comme un lit immense dans lequel le monde n'est plus fait de structures rigides. Cela m'attire mais aussi la mer, qui de toute son énorme beauté se jette contre nous et au-dessous…
La lisière de la grève déborde d'une lumière qui glisse le long de nos jambes puis descend dans les replis des profondeurs d'où les vagues fusent, nous renversant soudain.
Henri Cole Algues marines, éd. Le Bruit du Temps

vendredi 19 mai 2017

Yeu (1)


Nos pas nous déposent
sur la plage désertée
rien sinon rochers nus
ou de vert chevelus

Sinon sables grenus
humides et salés
sous nos regards
la brise de l'oubli

Seuls, là-bas, au loin
ils signent l'horizon
JeanPaul

mercredi 17 mai 2017

Aïl !

Le marchand d’ail et d’oignons

L'ennui d'aller en visite
Avec l'ail nous l'éloignons
L'élégie au pleur hésite
Peu si je fends des oignons.
Stéphane Mallarmé

jeudi 26 janvier 2017

Janvier (3)

C'est peut-être
la première feuille
que je vois

Se tromper
de saison
cette année

elle manque de lumière
comme nous
les êtres humains

un peu végétaux
un peu divins

beaucoup mortels.
Yvon Le Menn
Le poids d'un nuage
Éditions Bruno Doucey

lundi 23 janvier 2017

Janvier (2)

L'hiver

Qui jette des lettres lues
de la fenêtre des nuages ?

Des billets déchirés
plein de suppliques,
de plaintes geignardes,

les voilà revenus
sous forme de flocons,
c'est pourtant l'été,
eh quoi,
vous rédigez là les plaintes,

alors qu'une boule de feu,
d'en haut,
dispensait  à tous sa chaleur ?

Johannes Kühn
À qui appartient ce long cortège de nuages blancs ?

mardi 17 janvier 2017

Janvier (1)




Des mots de songe
s’inscrivent
en souffles d’ange
avant que le jour
ne nous prenne à la nuit.

Dans l’entre-deux du temps
tout continue de s’écrire.

Sylviane Ciaralli
Carnet de chevet 



jeudi 29 décembre 2016

Décembre (3)


Le jour t'élève
à l'envers des soleils couchants

Qui es-tu hurleur
ta tête tourne au vin bu

La volée des feuilles
flagelle ton corps nu

Qui es-tu
quel poison écartèle ton sang

La fleur du caféier
lève et s'ouvre
au silence…

Tchicaya U Tam'si
J'étais nu pour le premier baiser de ma mère

mardi 27 décembre 2016

Décembre (2)


Quand la beauté t'habite,
Comment l'assumes-tu ?
L'arbre assume le printemps
Et la mer le couchant,
Toi, comment assumes-tu
La beauté qui te hante ?

Toi qu'habite la beauté,
Tu aspires à une autre
Plus vaste que le printemps,
Plus vive que le couchant
— déchirante, déchirée —
Qui pourrait t'assumer

Hormis l'éternel Désirant ?

 François Cheng De l'âme

dimanche 18 décembre 2016

Décembre (1)

Puisque jadis un rêve
A été déposé
Ici, rêve d'une montée
Sans fin vers l'espace autre,
Désormais nous guetterons
Le réveil du dragon…

Viens rêve-réveil nôtre !
François Cheng Quand les âmes se font chant

vendredi 25 novembre 2016

Au lieu de…



Au lieu de me dire : je suis à l’automne de ma vie, une seule culbute, tout sera fini…

Si je me disais : j’ai tout le chemin à parcourir à rebours, de ralentis en ralentis, du jardin de ma grand’mère à l’île de Madère, de la grenade au creux de l’enfance à la main de ma bien-aimée, jusqu’au parfum de pêche ou de lilas à tout jamais en moi, si proche de l’éternité…


D'après L'or des Anges Bernard Faucon Chambres d'amour

lundi 13 juin 2016

Géométrie & couleurs


Parcours cinétique…

Jeux de lumière
couleurs et
transparences…

nos regards jouent
à voir autrement
le silence immobile

des vieilles pierres…

Les pages du temps
s'effeuillent en rouge
vert ou jaune

tout en rondeur
ou en angle aigu
en plissements

suivant l'instant…
L'instant suspendu
s'échappe, perdu
ou s'accroche à

un reste de silence, à
des notes d'aujourd'hui
des notes d'autrefois…
JeanPaul Colomb

Réalisations et installation de Annie Brunetot

vendredi 3 juin 2016

[Quand il pleut… ]


[Quand il pleut… ]
je regarde le monde
ses couleurs m'inondent…
[Quand il pleut… ]
j'entends les roses sourire
s'ouvrir, s'épanouir, mourir…

[Quand il pleut… ]
j'écoute Ravel tout doux
Ondine et ses Jeux d'eau…

[Quand il pleut… ]
je conte sur les nuages
avec eux, je voyage…

[Quand il pleut… ]
je cuisine des petits pois
à la mode d'autrefois…
[Quand il pleut… ]
je lis Cheng ou Mankell
leurs mots ont des ailes…
JeanPaul C.

“Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver.”

René Char